Patrick Rousseau, 57 ans : j'ai arrêté de fumer d'un coup sec après 34 ans
Je m’appelle Patrick Rousseau. J’ai 57 ans, je vis à Montpellier, et j’ai fumé pendant 34 ans. Trente-quatre ans. Quand j’écris ce chiffre, j’ai du mal à y croire moi-même. C’est plus que la moitié de ma vie passée avec une cigarette au bec. Et pourtant, depuis maintenant quatorze mois, je suis un homme libre. J’ai arrêté d’un coup, sans patch, sans médicament, sans cigarette électronique. À froid. C’est la méthode la plus brutale, et c’est celle qui a marché pour moi.
J’ai allumé ma première cigarette à 23 ans, dans l’atelier de menuiserie où j’ai commencé comme apprenti à Castelnau-le-Lez, juste à côté de Montpellier. À l’époque, tout le monde fumait dans les ateliers. Le patron, les compagnons, les apprentis. La sciure de bois et la fumée de cigarette, c’était l’odeur de mon métier. On fumait en travaillant, pendant les pauses, à la fin de la journée en rangeant les outils. Personne ne trouvait ça anormal. Les consignes de sécurité de l’époque, c’était surtout de ne pas mettre le feu aux copeaux.
Au fil des années, ma consommation n’a fait qu’augmenter. À 30 ans, c’était un paquet par jour. À 40 ans, un paquet et demi. Vers 50 ans, je tournais régulièrement à deux paquets les jours difficiles. Des Gauloises blondes, toujours. J’ai un tempérament fidèle, et ça valait aussi pour mes cigarettes. Trente-quatre ans de Gauloises blondes, ça fait un sacré nombre de paquets. J’ai calculé un jour : environ 250 000 cigarettes. Un quart de million de fois porter ce tube à mes lèvres, aspirer, souffler.
Ma vie entière était organisée autour du tabac. Je me levais à 5h30 pour être à l’atelier à 6h30, et ma première cigarette était allumée avant même que le café soit prêt. Je fumais dans le camion en allant sur les chantiers. Je fumais pendant les poses de charpente, de menuiserie, d’escaliers. Je fumais en conduisant, en mangeant, en regardant le rugby à la télé. Le dimanche, quand j’allais voir le MHR au stade GGL avec mon fils et mes amis, la mi-temps était surtout l’occasion de fumer trois cigarettes d’affilée.
Ma femme Nathalie m’a demandé d’arrêter pendant des années. Mes enfants aussi. Mon fils Romain, qui a aujourd’hui 28 ans, m’a offert un livre d’Allen Carr pour Noël quand il avait 16 ans. Je l’ai feuilleté, j’ai haussé les épaules, et je suis sorti fumer. Ma fille Camille, 25 ans, a pleuré une fois en me disant qu’elle avait peur que je meure d’un cancer. Je l’ai prise dans mes bras, je lui ai promis que j’allais “faire attention,” et le soir même, j’ai fumé mon paquet habituel.
J’ai fait deux tentatives d’arrêt avant la bonne. La première, vers 40 ans, avec des patchs de nicotine. J’ai tenu cinq semaines, mais le manque gestuel était insupportable. Les patchs calmaient la faim de nicotine, mais mes mains ne savaient plus quoi faire. J’ai repris après un chantier particulièrement stressant. La deuxième tentative, à 50 ans, avec la cigarette électronique. J’ai vapoté pendant presque un an, en réduisant le dosage. Mais le monde du bâtiment n’est pas tendre avec les vapoteurs. Mes collègues se moquaient gentiment, les clients ne comprenaient pas, et j’avais l’impression de tricher. J’ai fini par reprendre les vraies cigarettes en me disant que c’était plus honnête. Quelle bêtise.
Le déclic, quand il est venu, a été violent. C’était un mardi matin de janvier, il y a un peu plus d’un an. Je travaillais sur un chantier de rénovation dans une maison de maître à Pézenas. En montant une volée d’escalier avec une planche de chêne sur l’épaule, j’ai eu un malaise. Le souffle coupé, des points noirs devant les yeux, une douleur dans la poitrine. Je me suis assis sur les marches, blanc comme un linge, en sueur malgré le froid. Mon apprenti a voulu appeler les pompiers, mais j’ai refusé. Quand ça s’est calmé au bout de cinq minutes, j’ai fumé une cigarette pour me “remettre.” L’absurdité de ce geste m’a frappé en pleine figure. Je venais de manquer de tomber dans les pommes, probablement à cause de mes poumons encrassés par 34 ans de tabac, et ma réaction était de fumer une cigarette. C’est là que j’ai compris que j’étais vraiment esclave.
Le soir même, en rentrant chez moi dans notre maison de Castelnau, j’ai dit à Nathalie : “J’arrête. Demain matin. Sans rien. À froid.” Elle m’a regardé avec un mélange d’espoir et de scepticisme. Elle avait entendu des promesses similaires des dizaines de fois. Mais quelque chose dans ma voix, dans mes yeux, lui a dit que cette fois c’était différent. Elle m’a simplement répondu : “D’accord. Je suis là.”
Le lendemain matin, mercredi, je ne me suis pas levé à 5h30 comme d’habitude. Je me suis réveillé à la même heure, mais je suis resté au lit dix minutes, à respirer profondément, à me préparer mentalement. Quand je suis descendu dans la cuisine, Nathalie avait préparé un petit-déjeuner plus copieux que d’habitude : des œufs brouillés, du pain complet, du jus d’orange frais. Elle savait que j’aurais besoin de m’occuper les mains et la bouche.
Les trois premiers jours ont été un enfer. Il n’y a pas d’autre mot. Le manque de nicotine, sans aucun substitut, c’est comme avoir une grippe combinée à une rage de dents permanente. J’étais irritable, agressif, incapable de me concentrer. J’avais des maux de tête terribles. Je transpirais. Je toussais des glaires noires, mon corps commençant déjà à évacuer des décennies de goudron. Sur le chantier, j’ai dit à mon équipe de ne pas me parler sauf pour les questions essentielles. Ils ont compris. Deux d’entre eux avaient arrêté de fumer quelques années plus tôt et savaient ce que je traversais.
Le quatrième jour, j’ai failli craquer. C’était un samedi, et sans le rythme du travail, je tournais en rond comme un lion en cage. J’ai mis mes chaussures de randonnée et je suis parti marcher dans la garrigue, du côté du Pic Saint-Loup. J’ai marché pendant quatre heures. Seul, en silence, sous le ciel bleu d’hiver du Languedoc. La douleur physique du manque était toujours là, mais la marche la diluait, la transformait en quelque chose de supportable. Quand je suis rentré, épuisé mais debout, j’ai su que je pouvais y arriver.
La première semaine passée, les symptômes physiques les plus aigus ont commencé à s’estomper. La deuxième semaine, les maux de tête avaient presque disparu. La toux est restée plus longtemps, environ trois semaines, de plus en plus productive, comme si mes poumons faisaient le grand ménage après 34 ans d’accumulation.
Ce qui a été le plus dur, et de loin, c’est la dimension sociale. Dans le bâtiment, la cigarette est omniprésente. Les pauses chantier, c’est le moment où tout le monde sort son paquet. Les discussions avec les autres corps de métier se font en fumant. Refuser une cigarette, c’est presque refuser une poignée de main. Les premières semaines, certains collègues ne comprenaient pas. “Allez, Patrick, une petite, ça va pas te tuer.” Si. Justement. Je leur répondais poliment mais fermement : “Non merci, c’est fini.” Et avec le temps, ils ont arrêté de proposer.
Pour remplacer le geste, j’ai adopté les cure-dents. Ça fait rire, mais avoir quelque chose entre les lèvres m’aidait énormément, surtout les premiers mois. J’en ai consommé des boîtes entières. Au chantier, les gars m’appelaient “le cow-boy.” Je préférais ça à “le fumeur.”
Les bienfaits physiques sont arrivés par vagues. Au bout d’un mois, j’ai retrouvé un souffle que je n’avais pas eu depuis des années. Monter des escaliers avec du matériel n’était plus un calvaire. Au bout de deux mois, je dormais mieux. Des nuits complètes, profondes, réparatrices. Moi qui me réveillais souvent à 3 heures du matin pour fumer une cigarette avant de me rendormir, je faisais désormais mes huit heures d’une traite. Au bout de trois mois, le goût est revenu avec une intensité presque choquante. Les tomates du marché des Arceaux avaient soudain un goût que je ne leur connaissais pas. La blanquette de veau de Nathalie, que je mangeais depuis 30 ans, était une redécouverte.
Le soutien de ma famille a été déterminant. Nathalie a été patiente au-delà de ce que je méritais. Les premières semaines, je n’étais pas facile à vivre. Impatient, colérique, parfois injuste dans mes mots. Elle n’a jamais riposté. Elle me laissait sortir faire un tour quand je bouillonnais, et quand je revenais, il y avait toujours un sourire et un thé chaud. Mon fils Romain m’envoyait un message d’encouragement chaque matin. Ma fille Camille m’a offert un bracelet en cuir avec la date de mon arrêt gravée dessus. Je le porte encore.
L’argent économisé a été considérable. Deux paquets par jour à 12 euros, ça fait 24 euros quotidiens, 720 euros par mois. En un an, j’ai mis de côté plus de 8 000 euros. Avec une partie de cette somme, j’ai refait la terrasse de la maison, un projet que je repoussais depuis cinq ans. Le reste, je l’ai mis de côté pour un voyage en Corse avec Nathalie cet été. Notre premier voyage en amoureux depuis plus de dix ans.
Aujourd’hui, quatorze mois après ma dernière Gauloise, je me sens comme un homme neuf. J’ai retrouvé l’énergie de mes 40 ans. Sur les chantiers, je suis plus endurant, plus concentré. Mes articulations me font toujours mal, c’est le lot de 35 ans de menuiserie, mais au moins je ne suis plus essoufflé en plus.
Je ne regrette pas d’avoir choisi le sevrage à froid. Ce n’est pas la méthode la plus confortable, c’est certain. Mais pour moi, pour mon tempérament, c’était la bonne approche. J’avais besoin de cette rupture nette, de cette confrontation directe avec le manque, pour comprendre à quel point la cigarette me dominait. Chaque heure de souffrance était une preuve de l’emprise de cette addiction, et chaque heure surmontée était une victoire.
Mon message à ceux qui sont encore dans le tabac : il n’est jamais trop tard. J’ai fumé pendant 34 ans. Trente-quatre ans. Et j’ai réussi. Si vous avez 20, 30, 40 ans de tabagisme derrière vous, ne vous dites pas que c’est foutu. Votre corps a une capacité de récupération extraordinaire. Trouvez votre déclic, choisissez votre méthode, et foncez. La liberté est de l’autre côté.