Comment j'ai arrêté de fumer après 20 ans grâce aux patchs de nicotine
Je m’appelle Marc Lefèvre, j’ai 43 ans, et je vis à Rennes depuis toujours. Aujourd’hui, cela fait deux ans et quatre mois que je n’ai pas touché une cigarette. Deux ans et quatre mois sans cette odeur qui imprégnait mes vêtements, mes cheveux, ma voiture, mon appartement. Deux ans et quatre mois de liberté. Et quand je repense au chemin parcouru, je mesure à quel point cette victoire a transformé ma vie tout entière.
J’ai commencé à fumer à 23 ans. Je sais, c’est plutôt tard par rapport à beaucoup de gens. La plupart de mes amis avaient commencé au lycée. Moi, c’est pendant mes études d’informatique à l’université de Rennes 2 que j’ai glissé. Les soirées entre étudiants, les pauses café devant la BU, les nuits blanches à coder… Un copain m’a tendu une cigarette un soir de révisions, et voilà. J’ai trouvé ça dégoûtant les premières fois, bien sûr. Mais très vite, c’est devenu un rituel. Puis une nécessité. Puis une prison.
Pendant 20 ans, j’ai fumé entre un paquet et un paquet et demi par jour. Des Marlboro Gold, principalement. Parfois des Camel quand je changeais de bureau de tabac et que je voulais varier. Ma consommation augmentait les jours de stress au boulot. Je suis développeur web dans une agence rennaise, et les deadlines serrées, les clients difficiles, les bugs inexplicables à 22 heures… tout ça me poussait à enchaîner les cigarettes comme on enchaîne les lignes de code.
Mes journées étaient rythmées par la clope. La première en sortant de chez moi, sur le parking de mon immeuble à Villejean. Une autre en arrivant au bureau, avant même d’allumer mon ordinateur. La pause de 10 heures avec les collègues dans la cour. Celle d’après le déjeuner, souvent pris à la va-vite à la boulangerie du coin pour avoir plus de temps pour fumer. La pause de 16 heures. Puis les cigarettes du soir, devant la télé ou en jouant en ligne. Le week-end, c’était pire : sans la structure du travail, je fumais encore plus, surtout quand j’allais regarder le Stade Rennais au Roazhon Park avec mes potes.
J’ai essayé d’arrêter plusieurs fois avant de réussir. La première tentative, c’était à 30 ans, quand ma copine de l’époque m’avait posé un ultimatum. J’ai tenu trois semaines, en serrant les dents, sans aucune aide. J’ai craqué un vendredi soir dans un bar de la rue Saint-Michel, avec une bière à la main et un ami qui fumait à côté de moi. La deuxième tentative, à 35 ans, après une bronchite qui m’avait cloué au lit pendant dix jours. J’ai utilisé des gommes de nicotine, mais je les mâchais n’importe comment, et ça ne m’a pas suffi. J’ai repris au bout de six semaines. La troisième fois, à 38 ans, j’ai essayé la cigarette électronique. J’ai réduit ma consommation pendant quelques mois, mais je n’ai jamais vraiment lâché les vraies cigarettes. Je vapotais ET je fumais. Le pire des deux mondes.
Le déclic est venu le jour de mes 41 ans. Ma fille Léonie avait 7 ans. Elle m’a fait un dessin pour mon anniversaire. C’était un bonhomme avec un nuage gris autour de la tête et, en dessous, elle avait écrit de son écriture maladroite : “Papa, je veux que tu arrêtes de puer.” Les mots d’une enfant, directs et sans filtre. Ma femme Sophie a ri en voyant le dessin. Moi, j’ai senti quelque chose se briser dans ma poitrine. Pas de la douleur. Plutôt comme si un verrou avait sauté. Ma fille ne comprenait pas les risques pour la santé, les statistiques sur le cancer du poumon, l’espérance de vie réduite. Elle savait juste que son père sentait mauvais et que ça la dérangeait. Et ça, c’était plus puissant que n’importe quelle campagne de prévention.
Le lundi suivant, j’ai pris rendez-vous avec mon médecin traitant, le docteur Kervadec, dans son cabinet près de la place de la République. Il m’a écouté, m’a posé des questions sur mon historique de consommation, mes tentatives précédentes, mes motivations. Il m’a fait souffler dans un appareil pour mesurer mon taux de monoxyde de carbone. Le résultat était alarmant. Il m’a regardé dans les yeux et m’a dit : “Marc, il est temps. Et cette fois, on va faire les choses correctement.”
Il m’a prescrit des patchs de nicotine. Un programme progressif : on a commencé avec les patchs dosés à 21 mg pendant six semaines, puis 14 mg pendant quatre semaines, puis 7 mg pendant les deux dernières semaines. Trois mois au total. Il m’a expliqué comment les appliquer, en alternant les zones du corps pour éviter les irritations cutanées. Le bras, l’épaule, le haut du dos, la hanche. Il m’a aussi conseillé de les mettre le matin dès le réveil, avant même d’avoir eu le temps de penser à une cigarette.
Le premier jour, j’ai collé mon patch sur l’épaule gauche et j’ai jeté mon paquet de Marlboro Gold à la poubelle. Pas dans un tiroir “au cas où.” À la poubelle. J’ai aussi nettoyé les cendriers de la terrasse, lavé mon blouson en machine, et vidé le cendrier de ma voiture. Je voulais que l’environnement change en même temps que moi.
Les premiers jours ont été compliqués, il ne faut pas se mentir. Le patch atténuait vraiment le manque physique de nicotine, mais il ne faisait rien contre les habitudes. Le geste me manquait. La pause clope avec les collègues me manquait. Le rituel de la première cigarette du matin me manquait. Je me suis retrouvé à triturer des stylos, à mâcher des bâtons de réglisse, à sortir marcher quand l’envie devenait trop forte.
La première semaine, j’ai dormi assez mal. Des rêves très vivaces, parfois étranges. Le docteur Kervadec m’avait prévenu que c’était un effet secondaire fréquent des patchs, surtout à haute dose. Il m’a suggéré de retirer le patch avant de me coucher si les troubles du sommeil devenaient trop gênants. J’ai essayé, et effectivement, ça a aidé. Mais il fallait que je sois vigilant le matin, car le créneau entre le réveil et la pose du nouveau patch était un moment de vulnérabilité.
Ma femme Sophie a été mon alliée la plus précieuse. Elle n’a jamais fumé de sa vie, et pendant 20 ans, elle avait supporté mes cigarettes sans trop se plaindre. Quand elle a vu que cette fois j’étais sérieux, elle s’est mobilisée. Elle a remplacé le café du matin par du thé vert, parce qu’elle savait que l’association café-cigarette était un déclencheur puissant pour moi. Elle a préparé des en-cas sains pour les moments de craving : des bâtonnets de carottes, des amandes, des pommes. Elle ne m’a jamais fait la morale quand j’étais irritable ou de mauvaise humeur. Elle me prenait dans ses bras et me disait : “Tu y es presque, Marc.”
Au travail, j’ai annoncé ma décision à mes collègues le premier jour. C’était important pour moi que ce soit public, que je ne puisse pas tricher en cachette. Mon collègue Antoine, qui avait lui-même arrêté deux ans plus tôt, m’a proposé de remplacer nos pauses cigarettes par des pauses “marche”. On faisait le tour du pâté de maisons pendant dix minutes, on parlait boulot ou foot, et on revenait. Ça a fait une différence énorme. Le besoin de pause restait satisfait, mais sans la cigarette.
Les semaines passant, j’ai commencé à remarquer des changements physiques. Au bout de deux semaines, mon odorat est revenu. Un matin, en passant devant la boulangerie Maison Le Bris sur la rue de Fougères, j’ai senti l’odeur du pain au levain comme si c’était la première fois. C’était bouleversant. Au bout d’un mois, je montais les escaliers de mon immeuble sans être essoufflé. Moi qui évitais les cinq étages depuis des années en prenant systématiquement l’ascenseur. Au bout de deux mois, ma peau avait changé de teinte. Le gris un peu cireux avait laissé place à quelque chose de plus vivant.
Le passage des patchs 21 mg aux 14 mg a été un petit cap. J’ai senti une légère augmentation du craving pendant deux ou trois jours. Mais rien de comparable à mes tentatives précédentes sans substitut. Le passage aux 7 mg a été plus facile. Et quand j’ai retiré le dernier patch, douze semaines après le début du programme, j’ai ressenti un mélange de fierté et d’appréhension. J’étais seul, sans filet. Mais j’avais douze semaines de succès derrière moi, et ça comptait.
Les mois qui ont suivi l’arrêt des patchs ont été une période de consolidation. J’ai eu des envies, bien sûr. Surtout dans les moments festifs. Le pot de départ d’un collègue, un barbecue chez des amis en juillet, le réveillon du Nouvel An. Mais chaque envie passait en quelques minutes. J’avais appris à les observer sans y céder, comme une vague qui monte et qui redescend.
J’ai pris environ cinq kilos dans les premiers mois, ce qui m’a un peu contrarié. Mais j’ai décidé de transformer ça en motivation positive. Je me suis inscrit à une salle de sport près du centre commercial Colombia, et j’ai commencé à courir le long du canal d’Ille-et-Rance le dimanche matin. Aujourd’hui, je fais trois séances de sport par semaine, et j’ai retrouvé mon poids d’avant, voire un peu moins. Ma capacité respiratoire s’est tellement améliorée que j’ai couru mon premier 10 kilomètres l’automne dernier. Moi, l’ancien fumeur qui s’essoufflait en montant un escalier.
Sur le plan financier, l’arrêt du tabac a été une révélation. Un paquet et demi par jour à environ 12 euros le paquet, ça représentait plus de 500 euros par mois. Plus de 6 000 euros par an. Avec cet argent, nous avons offert à Léonie un voyage à Disneyland Paris pour ses 8 ans, chose que nous repoussions depuis des années pour des raisons budgétaires. En la voyant danser de joie devant le château de la Belle au Bois Dormant, j’ai su que chaque moment difficile du sevrage avait valu la peine.
Aujourd’hui, quand je croise des fumeurs devant les bureaux ou à la terrasse des cafés du centre-ville de Rennes, je ne ressens plus d’envie. Je ressens de la compassion. Je sais ce que c’est d’être prisonnier d’une habitude qu’on déteste mais qu’on ne peut pas lâcher. Je sais ce que c’est de se promettre chaque soir que demain sera le dernier paquet, et de recommencer chaque matin.
Si je devais donner un conseil à ceux qui hésitent encore, ce serait celui-ci : ne faites pas cavalier seul. J’ai échoué trois fois en essayant par la volonté pure. J’ai réussi quand j’ai accepté de l’aide. Les patchs de nicotine ne sont pas une béquille honteuse. C’est un outil intelligent qui vous permet de séparer les deux composantes de l’addiction : le manque physique de nicotine et les habitudes comportementales. En traitant le manque physique avec le patch, vous pouvez concentrer toute votre énergie mentale sur le changement d’habitudes. Et ça, c’est la clé.
Ma fille Léonie a maintenant 9 ans. L’autre jour, elle m’a dit en me faisant un câlin : “Papa, tu sens bon.” Quatre mots. Les quatre plus beaux mots que j’aie jamais entendus. Je suis Marc Lefèvre, ancien fumeur, et je suis libre.