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Jérôme, 45 ans : les patchs m'ont libéré de 22 ans de tabagisme

7 min read Updated March 29, 2026

Je m’appelle Jérôme Faure, j’ai 45 ans, et je vis à Strasbourg. Pendant vingt-deux ans, la cigarette a été ma compagne la plus fidèle, plus constante que certaines relations, plus présente que certains amis. Aujourd’hui, un an et deux mois après ma dernière bouffée, je peux vous raconter comment les patchs nicotiniques m’ont permis de sortir de cette prison que j’avais construite moi-même, cigarette après cigarette.

Tout a commencé à la fac de droit, ici même à Strasbourg, quand j’avais 23 ans. La vie étudiante strasbourgeoise, entre le quartier de la Krutenau et la Petite France, est un cocktail de bières en terrasse, de flammekueche partagées et de soirées qui s’étirent jusqu’au petit matin. C’est dans ce contexte festif que j’ai fumé ma première cigarette, une Marlboro Gold, lors d’un pot de fin de semestre au bar du coin. L’effet combiné de la bière et de la nicotine m’a donné un vertige agréable, une sensation de légèreté que mon cerveau a immédiatement cataloguée comme désirable. En quelques semaines de soirées répétées, le geste occasionnel est devenu un réflexe quotidien.

Après mes études, j’ai commencé à travailler dans un cabinet d’avocats du centre-ville. Le stress du métier n’a fait qu’amplifier ma consommation. Entre les audiences au tribunal, la préparation des dossiers et la pression des clients, la cigarette était devenue ma soupape de décompression. J’en fumais une avant chaque audience pour me calmer les nerfs. Une après chaque audience pour évacuer la tension. Et plusieurs pendant les longues soirées de travail au cabinet, quand les dossiers s’empilaient et que les délais se raccourcissaient. À 30 ans, j’étais à un paquet par jour, solidement ancré dans la dépendance.

Le tabac a laissé des traces sur ma vie bien avant que je ne décide de l’affronter. Ma première relation sérieuse, avec Mélanie, s’est en partie détériorée à cause de mon tabagisme. Elle ne supportait pas l’odeur, détestait m’embrasser après une cigarette, et ne comprenait pas pourquoi je refusais d’arrêter. Nous nous sommes séparés pour d’autres raisons, mais le tabac avait creusé un fossé entre nous que je n’avais pas voulu voir. Mon corps aussi payait le prix. À 35 ans, ma voix avait pris une raucité permanente. Ma condition physique, autrefois correcte, avait décliné au point où monter les marches de la cathédrale de Strasbourg, ce que tous les touristes font en souriant, me laissait essoufflé et gêné.

Mes tentatives d’arrêt ont été peu nombreuses mais marquantes. La première, à 33 ans, à froid. J’ai tenu exactement onze jours, une période de sevrage si difficile que j’ai failli perdre un client important à cause de mon irritabilité. Mon associé, Pierre, m’a pris à part et m’a dit, avec la franchise brutale qui le caractérise : “Jérôme, soit tu reprends tes clopes, soit tu prends des vacances, mais tu ne peux pas traiter les gens comme ça.” J’ai repris mes clopes. La deuxième tentative, à 38 ans, avec des gommes à la nicotine. Le goût me donnait la nausée et les gommes ne satisfaisaient pas le geste, ce besoin compulsif de porter quelque chose à mes lèvres. Trois semaines et je replongeais.

Le déclic est venu d’un événement que j’appréhendais depuis longtemps. En janvier 2025, lors d’un bilan de santé complet prescrit par mon médecin traitant, un scanner thoracique a révélé un nodule pulmonaire. Mon médecin m’a expliqué que la grande majorité de ces nodules sont bénins, mais qu’un suivi était nécessaire. “Et bien sûr, il faudrait arrêter de fumer,” a-t-il ajouté avec ce regard que tous les médecins réservent aux fumeurs, un mélange de bienveillance et de lassitude.

Le mot “nodule” m’a hanté pendant des jours. Je l’entendais en boucle, comme un disque rayé. La nuit, je me réveillais et mon premier réflexe était de toucher ma poitrine, comme si je pouvais sentir cette masse à travers ma peau. La peur, cette émotion que j’avais toujours refusé d’associer au tabac, m’avait enfin rattrapé. Et cette fois, au lieu de l’étouffer sous une autre cigarette, je l’ai laissée me guider.

J’ai pris rendez-vous avec une tabacologue, le docteur Weiss, au Centre de Soins des Hôpitaux Universitaires de Strasbourg. C’est une femme posée, directe, qui ne juge pas mais ne mâche pas ses mots non plus. Après un bilan complet de ma dépendance, test de Fagerström à l’appui (score de 7 sur 10, dépendance forte), elle m’a prescrit des patchs NicoretteSkin 25 mg/16h pour la première phase, avec un plan de sevrage progressif sur douze semaines.

Le 10 février 2025, j’ai collé mon premier patch sur l’épaule gauche en me levant. La matinée a été surréaliste. Pour la première fois depuis vingt-deux ans, je n’ai pas fumé en prenant mon café. Le manque était là, mais contenu, comme un chien de garde tenu en laisse. Le patch diffusait la nicotine suffisamment pour empêcher les pires symptômes de sevrage, tout en me laissant ressentir l’absence du geste. Car c’est ça, le vrai défi des patchs : ils gèrent la chimie, mais pas le comportement.

Les deux premières semaines, j’ai dû réinventer ma journée. Le matin, au lieu de fumer en lisant la presse sur ma tablette, j’ai pris l’habitude de faire quinze minutes de marche dans le quartier de l’Orangerie, près de chez moi. Les bords de l’Ill, calmes à cette heure matinale, sont devenus mon nouveau rituel de début de journée. Au cabinet, j’ai remplacé les pauses cigarette par des pauses thé. Mon bureau, qui sentait auparavant le tabac malgré l’interdiction de fumer à l’intérieur (je trichais parfois près de la fenêtre entrouverte, je l’avoue), s’est mis à sentir le thé vert et la bergamote.

Le soir était le moment le plus difficile. Après une longue journée de travail, la cigarette représentait la récompense, le signal que la journée était finie, que je pouvais me détendre. Sans elle, les soirées me semblaient tronquées, comme un film auquel il manquerait la scène finale. J’ai comblé ce vide en me plongeant dans la cuisine alsacienne, une passion que j’avais négligée. Préparer un baeckeoffe ou une tarte aux quetsches demande de la concentration, de la patience, et occupe les mains. C’est exactement ce dont j’avais besoin.

Au bout de quatre semaines, je suis passé aux patchs de 15 mg. Le docteur Weiss m’avait prévenu que cette transition pouvait être délicate. Effectivement, j’ai ressenti un regain d’envies pendant deux ou trois jours. Rien d’insurmontable, mais assez pour me rappeler que la dépendance dormait d’un oeil. J’ai géré ces moments en combinant le patch avec quelques pastilles à la nicotine Niquitin Menthe Douce, une astuce que le docteur Weiss m’avait conseillée pour les moments de crise. L’association des deux produits m’a permis de traverser ce cap sans faiblir.

Le soutien de mon entourage a joué un rôle capital. Ma compagne, Hélène, non-fumeuse, avait accepté mon tabagisme pendant nos six années de vie commune avec une patience que je ne méritais pas. Quand je lui ai annoncé que j’arrêtais, elle a pleuré. De soulagement, m’a-t-elle dit. Ce jour-là, j’ai compris à quel point mon tabagisme pesait sur elle, une charge silencieuse qu’elle portait par amour sans jamais se plaindre. Mon associé Pierre, lui-même ancien fumeur, m’a soutenu à sa manière bourrue. “Si tu tiens le coup, je t’offre un magnum de Riesling Grand Cru.” Je tiens à signaler que j’ai obtenu ce magnum et qu’il était excellent.

Au bout de huit semaines, passage aux patchs de 10 mg. À ce stade, les envies de cigarette étaient devenues rares et faibles. Elles survenaient dans des contextes très spécifiques : après un plaidoyer difficile au tribunal, lors d’un dîner chez des amis fumeurs, le vendredi soir avec un verre de gewurztraminer. Mais elles étaient gérables, de simples fantômes qu’un peu de volonté suffisait à chasser.

La douzième semaine, j’ai retiré mon dernier patch. Ce matin-là, en faisant ma promenade habituelle le long de l’Ill, j’ai réalisé que je marchais d’un pas plus vif, que je respirais plus profondément, que les odeurs du marché de Noël, même en hiver les commerçants préparent leurs installations, me parvenaient avec une netteté oubliée. Les bredele, ces petits gâteaux alsaciens, la cannelle, le vin chaud, tout cela me semblait plus intense, plus vivant.

Les résultats médicaux ont confirmé mes sensations. Le scanner de contrôle, six mois après le premier, a montré que le nodule était stable et vraisemblablement bénin. Le docteur Weiss m’a annoncé la nouvelle avec un sourire : “Votre corps vous remercie, monsieur Faure.” Ma capacité respiratoire, mesurée par spirométrie, s’était améliorée de 15%. Mon cardiologue a noté une baisse significative de ma fréquence cardiaque au repos.

Un an et deux mois plus tard, les bénéfices continuent de s’accumuler. Ma condition physique est meilleure qu’à 30 ans. Je marche une heure par jour, j’ai repris le ski de fond dans les Vosges, et Hélène et moi avons commencé le vélo le long de la piste cyclable du canal de la Bruche. Ma peau a retrouvé de l’éclat, mes dents sont plus blanches, et je ne tousse plus le matin.

Sur le plan financier, à environ 12 euros le paquet, j’économise 4 380 euros par an. Le coût des patchs, en grande partie remboursé par l’Assurance maladie depuis les récentes réformes de prise en charge du sevrage tabagique, était modeste en comparaison. Avec les économies, j’ai offert à Hélène un week-end dans un hôtel thermal à Baden-Baden, de l’autre côté du Rhin, et je me suis acheté un nouveau costume pour les audiences.

Si je devais donner un conseil aux fumeurs qui hésitent, ce serait celui-ci : ne sous-estimez pas les patchs. Ils ne font pas le travail à votre place, mais ils vous donnent un allié chimique redoutable dans le combat contre la dépendance physique. Ils vous libèrent l’esprit pour vous concentrer sur le vrai défi : changer vos habitudes, trouver de nouveaux rituels, reconstruire votre quotidien sans tabac.

La cigarette m’a pris vingt-deux ans. Les patchs m’en ont libéré en douze semaines. Le calcul est vite fait.